Dans sa chambre rue de Bègles, C a poussé tous les meubles contre les murs. Au milieu de la pièce une boîte en bois est remplie de terre, et dans ce pot de fortune pousse Olivier. C sort peu, le mardi matin il fait le marché, il ne mange quasiment que des clémentines et du riz, avec des échalotes. Il a repeint le mur du fond couleur moutarde, parce que C aime le fromage anglais. Le mur de droite est vide, hormis un cadre aux moulures dorées bon marché, et à l’intérieur de ce cadre une carte du Mexique. C n’a jamais bougé de Bordeaux mais il rêve du Mexique. En fait il le visite tous les soirs, quand il s’endort avec sa couverture treillis et ses clémentines contre lui. Il n’attend qu’une chose, c’est que A le rejoigne là-bas. A, elle habite près de la gare, il ne sait pas vraiment où mais ce qui est sûr c’est que sa maison c’est une des dernières vieilles maisons du quartier, du genre de celles que les promoteurs détruisent tous les jours dans ce coin de Bordeaux. Elle, elle aime tous les fruits, même les plus acides. C a croisé A il y a cinq ans, devant un lycée, quand il photographiait encore les jeunes à la sortie des cours. Ses photos, il les a toutes brûlées, sauf celles de A. Elle portait un pantalon noir et des chaussures aux talons de bois. Le haut, C ne s’en rappelle plus. Elles ne sont jamais loin les photos, quelque part dans un des tiroirs du bureau contre le mur du fond. A n’est jamais venu chez C, pas même quand il était tout au fond, quand il vomissait du sang à en crever. Tout va mieux depuis qu’il se rase. Au début c’était le menton, puis le crâne, et les couilles, et maintenant il se rase même les jambes parce qu’il veut ressembler à un œuf. Avant, A habitait plus loin au sud, et de là où elle se promenait on voyait même les tours de Pessac. Son visage, C l’a oublié, mais il se rappelle qu’il l’avait marqué, AVEC Ses légères tâches de rousseurs, comme Des clémentines, et ses talons de bois, comme le plancher sur lequel il dort, nu, comme un œuf, avec son treillis. Ses vêtements il les a jetés peu après les premières photos, et c’est à ce moment où il a acheté ses treillis auprès d’un vieux revendeur de stock de l’armée sur les quais, près de Force Ouvrière. A c’est un peu C, et C c’est un peu A, donc il rêve juste qu’ils échangent leurs vêtements comme Jean, comme ça au milieu de la rue, elle avec son caleçon trop serré et lui avec sa culotte grise. Et après ils marcheraient chacun de leurs côtés, sans plus jamais se revoir, elle en treillis, et lui dans son pantalon noir ou la jupe écossaise qu’elle portait à l’époque, avec les épaules en l’air comme Bob Dylan, en chantant dans la rue, avec sa voix grave qui court dans les aigües, sa voix qui vrille quand elle sort pas de son ventre. Les rues en perdent même leurs noms. Il commence à faire froid, avec juste une jupe et une culotte grise, ah oui et un pull large, parce que c’est ça qu’elle portait en 2019. Depuis C se demande ce que A porte. Il se demande aussi ce qu’elle fait depuis qu’elle a quitté la prison, il en sait rien du tout. Il sait juste qu’elle monte des escaliers tous les jours. Lui il a froid c’est vrai, mais elle non plus ne doit pas être à l’aise avec son caleçon trop serré, celui avec les carreaux et les deux boutons à la braguette, et le bouton en haut pour l’ouvrir comme un froc, ce que C aime bien faire mais il ne voit pas de raisons pour que A aime aussi l’ouvrir comme un froc son caleçon. En réfléchissant longuement sur le caleçon de A, C rentre chez lui et s’assoit au milieu de la pièce, enfin pas vraiment au milieu puisque le milieu c’est la place de Olivier, mais la rencontre avec A l’a suffisamment réchauffé pour pousser Olivier de quelques centimètres, pas de panique Olivier c’est juste quelques centimètres. Il est au milieu donc, avec le pull large, la jupe et la culotte grise, assis en tailleur, les cuisses légèrement en contact avec le plancher, pourvu qu’une écharde ne se fiche pas dans ses jambes toutes lisses, ça risquerait de faire tâche, comme un poil incarné. Il en oublie presque le Mexique, à croire que ce n’était qu’un prétexte pour penser à A. Il se lève, ouvre un pot de peinture qui traîne sur le bureau dans lequel se trouvent les photos de A, en profite pour trouver une jolie photo de A, assise sur les blocs-stops du lycée, en revenant de la boulangerie, et la dessine sur la carte du Mexique. A et le Mexique enfin réunis grâce à lui. Il l’habille avec les vêtements qu’il porte aujourd’hui. Il déborde sur le mur, et la dessine ensuite avec ses vêtements à lui, pas ses vêtements à lui à elle mais ses vêtements à lui à lui, le treillis. Ensuite il la dessine avec un ballon de basket, comme celui du deuxième jour où il l’a photographié, puis il repose le pot sur le bureau et le referme, et il range les photos. C a une vie de toilette, une vie de lavabo. Une vie de trou, une vie abjecte. Ce n’est pas si mal, lui ne s’en plaint pas, au moins il arrive à couler, lui. Il trouve toujours un moyen de s’en sortir, lui. Depuis le colosse dans le bus, avec son bras dans le plâtre. Depuis les clochards qui se rasent les cheveux pendant la canicule devant le Aldi. Depuis la toile en soie, avec le contour violet, celle qu’il a maculé de terre. A, c’était l’élément déclencheur, la chasse d’eau. C renverse un peu de terre du pot d’Olivier, juste un peu ne t’inquiète pas Olivier, et il la mélange avec la peinture sur le mur, celle de A en treillis, de sorte qu’à la fin ne reste plus qu’une mélasse brune. Avez-vous déjà bû de l’acrylique ? Il rassemble la terre tombée par terre et la remet dans la caisse en bois (le pot de fortune), et la replace au centre de la pièce. Par la fenêtre, la nuit pointe son nez et elle oblige C à allumer la lumière. Le mur moutarde contamine l’ensemble de la chambre. De là il rêve des trains, les TER et les TGV qui passent Gare Saint Jean, pas loin de A, même s’il ne connaît pas l’adresse exacte de sa maison. Dans une vieille bâtisse sûrement, les filles comme elle ne peuvent pas habiter dans ces merdes en carton, enfin si bien sûr qu’elles peuvent il n’y a pas de contre-indication, et puis c’est misogyne comme expression : “les filles comme ça”, donc oubliez tout, en tout cas A habite dans une vieille maison ça c’est sûr, il l’a entraperçu un jour, sinon comment est-ce qu’il saurait ça ? Bien sûr qu’il aimerait être invité, dans son salon ou dans sa chambre, ou sur son balcon si elle en a un. Mais tout ça c’est loin, trop loin, si bien que pour l’instant C caresse sa cuisse toute lisse à travers la jupe en pensant à A parce que là, en ce moment, ils sont beaucoup trop loin, et puis zut à la fin pourquoi est-ce qu’elle ne le rejoint pas ? Ils se sont échangés leurs vêtements, ça ne veut rien dire ? Rappelle toi C, ce qui a été dit plus haut : “Et après ils marcheraient chacun de leurs côtés, sans plus jamais se revoir, elle en treillis, et lui dans son pantalon noir ou la jupe écossaise qu’elle portait à l’époque, avec les épaules en l’air comme Bob Dylan, en chantant dans la rue, avec sa voix grave qui court dans les aiguës, sa voix qui vrille quand elle sort pas de son ventre”. Donc tu ne la reverras plus jamais parce que tu es un peu elle et elle est un peu toi, et votre histoire, comme celle-ci commence à tourner en rond, un peu comme une machine à laver célibataire, et c’était peut être le but au final, toi, C, de tourner en rond, comme le tourbillon qui s’écoule dans les éviers ou dans les chiottes, toi, C (ou S) et elle, A (ou S), mais pas vraiment non plus bien sûr puisque cela reste une fiction, comme dans un lavabo.